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La promesse des Dieux – Chapitre 1 // www.sweetberry.fr

La promesse des Dieux – Chapitre 1

Posté le 05.03.2014 • La Promesse des dieux

J’ai essayé d’écrire une histoire fantastique mais avec des enjeux qui peuplent notre propre terre comme le racisme, la différence, le fanatisme ou encore les « fausses idoles ». J’ai veillé à ce que la représentation soit la plus large possible, aussi bien en ethnies qu’en sexualité/genre. Ce sont des sujets qui me touchent et que j’aime au moins voir apparaître dans mes écrits sans les nommer, car ce devrait être la norme. C’est un écrit en cours de correction, soyez indulgent-e 🙂

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Une très bonne lecture !

— Il faut que je parte.

Dans l’étable où ils étaient, cette phrase résonna longtemps. Le silence suivit ; même les quelques bêtes présentes s’étaient tues instinctivement. Puis le bruit du frottement de l’osier repris. Mekko reprit sa besogne. Encéra le scruta pendant quelques instants attendant une réponse de sa part mais il n’avait pas l’air décidé à ouvrir la bouche. Les quelques mots précédents avaient bloqué son esprit dans une sorte de méditation forcée. Son regard sombre était concentré sur le large panier qu’il tissait, calé, entre ses jambes.

— Tu viendrais ? demanda-t-elle plus pour briser ce lourd silence que pour obtenir la réponse qu’elle attendait depuis quelques jours. Elle la connaissait déjà cette réponse. Elle espérait tout de même qu’il puisse entendre ses arguments et qu’il veuille bien l’accompagner. Ce besoin de partir et de découvrir le monde était si puissant qu’elle en rêvait la nuit depuis plusieurs mois. Malgré tout, elle se l’avouait facilement, elle avait peur de partir seule sur des routes inconnues. Elle se savait bonne à l’épée ; contre les gens de son village, c’était chose aisée ainsi doutait-elle de ses capacités réelles face à des hommes mieux entraînés que de simples paysans.

Elle se leva d’un bond.

— Je dois aller au temple. Je te vois toujours ce soir ? J’espère que tu voudras bien m’écouter.

Son compagnon grogna sans lever les yeux de son ouvrage. Elle tourna les talons et sortit du bâtiment en bois. Avant qu’elle eût passé les portes, Mekko leva les yeux et la suivit du regard, abandonnant un moment son travail. Une fois que sa chevelure blonde eut disparu dans la lumière de l’extérieur, il soupira. Il secoua la tête pour chasser son angoisse et reprit son maillage répétitif.

Encéra prit le petit chemin montant pour rejoindre la route plus large. Elle marchait vite car son enjambée était longue. Les habitants du coin la surnommaient depuis d’aussi loin qu’elle s’en souvenait, Okto’âm, la Grande Ombre, il n’était pas rare qu’elle se promenât seule une fois la nuit tombée, bien plus haute que la plupart des gens du coin, son surnom prenait tout son sens. Les enfants du village l’avaient toujours évité, bien trop étrange pour eux. Seul Mekko s’était lié d’amitié, et ce, depuis fort longtemps. Presque vu comme frère et sœur, ils vadrouillaient ensemble dans le comté, y faisaient les quatre cents coups depuis leur tendre enfance. Mekko était le plus réservé des deux, et pourtant le plus sanguin. Encéra était la seule à savoir lorsqu’il fallait déguerpir après l’avoir taquiné de trop.

Une fois sur le chemin de terre, elle se retourna et observa en contrebas l’étable accolée à la chaumière de bois où vivaient son ami et ses parents. C’était une ferme comme on en trouvait partout dans le pays ; une petite maison de bois à un étage, construite par les ancêtres. Du foin recouvrait le toit. Mekko et son père devaient chaque année le changer avant la saison des pluies pour éviter qu’ils ne se retrouvassent les pieds dans l’eau un matin. Les rares fenêtres étaient toutes petites, à peine d’écart à passer un torse adulte mais joliment décorées de fleurs et de plantes grimpantes. La maison était accueillante aussi bien vu de l’extérieur que de l’intérieur. Chaque pièce était encombrée d’une multitude d’objets anciens et chargés d’histoire. La première fois qu’Encéra eut passé la porte, elle fut émerveillée de voir autant de choses à la fois ; elle se crut entrée dans la caverne aux mille trésors.

Elle fit volte-face et reprit sa route. Il faisait doux pour la saison. L’hiver venait à se terminer et le printemps pointait le bout de son nez fleuri. Le ciel était clairsemé de quelques nuages fuyants vers la mer, à quelques milliers de kilomètres de là. Elle marcha d’un pas régulier jusqu’au grand arbre à peine bourgeonné qui faisait faire au chemin une langue de serpent. À gauche, on rejoignait le village de Méki-Méno, à droite on poursuivait vers des maisons éparses et plus loin le temple. Encéra bifurqua à droite sans ralentir son pas chaloupé. Elle longea bientôt les champs de céréales, de cucurbitacées et de légumineuses encore endormis en cette saison. Quelques paysans labouraient leurs terres en jachère pour l’aérer.

Elle dépassa sa propre maison ; une bâtisse en pierre de taille aussi imposante que laide. Cette habitation n’avait pas d’âme, la façade nue imposait un silence monastique. C’était pour cela qu’on trouvait plus facilement la jeune fille chez son ami que dans sa propre demeure. Elle se mit à courir pour dépasser rapidement cette imposante construction et aussi pour ne pas se faire héler par sa nourrice, Ham’ma. Par chance, celle-ci était occupée à étendre le linge de l’autre côté de la demeure. Encéra reprit sa marche, lorsqu’elle se fut suffisamment éloignée. Elle rit légèrement. Il n’y avait aucune raison pour s’enfuir devant Ham’ma, qui incarnait la gentillesse la plus pure. Pourtant elle se sentait oppressée par cela.

Elle avait joué un rôle de mère de substitution sans oublier qu’il n’en était rien. Depuis le décès de la mère d’Encéra, Ham’ma avait été engagé par le père pour s’occuper de son enfant. Ham’ma et Encéra se vouaient un mutuel respect. La jeune fille, en grandissant, devint plus autonome et n’aimait plus être enfermée quelque part. Soucieuse de la sécurité de sa petite maîtresse, la bonne faisait acte de zèle en la maternant davantage, ce qui donnait le résultat inverse espéré.

Les arbres fruitiers, encore nus de leurs feuillages, bien alignés passèrent à gauche et à droite du chemin sur lequel la jeune fille cheminait. Elle se souvint des après-midi passés à voler un fruit ou deux à même la branche. Mekko la portait sur ses épaules pour atteindre une belle branche ; puis ils couraient à perdre haleine se cacher du propriétaire du champ qui ne manquerait pas de les corriger s’il leur mettait la main dessus. Elle sourit aux souvenirs surgissant de sa mémoire. Elle avait hâte d’être dans la saison des soleils pour encore goûter à ces fruits gorgés de sucre et de vie.

Enfin elle aperçut le toit rond du temple. Un petit bâtiment, peut-être plus petit que sa propre maison, s’élevait au milieu des champs endormis. Il avait une forme d’hexagone, tout en bois sauf pour les petites fenêtres faites de verre gondolé. La porte était ouverte pour signifier qu’un prêtre veillait à l’intérieur, si on avait besoin de son service. La jeune fille venait seulement pour prier, elle ne s’adresserait pas au moine. Elle entra silencieusement. Elle vit l’homme vêtu de jaune, dans un coin, arranger les bougies décoratrices du lieu. Elle s’avança plus en avant.

La pièce était presque vide. Éclairée de toutes parts par de nombreux candélabres, certains même tombaient du plafond, accrochés par des lustres en fer couvert de cire fondue depuis plusieurs mois voire années. Il y avait une petite table hexagonale flanquée de deux chaises en bois pour discuter avec le passeur sur des questions métaphysiques ou seulement pratiques en vue d’un mariage ou d’une cérémonie de décès. Au fond, dans la chaleur des nombreuses petites flammes, reposaient des répliques des Pierres divines. Les véritables Pierres de miracle se trouvaient sur un autre continent, dans un temple bien plus fastueux que celui-ci, simple lieu de culte d’un petit village.

Les Pierres étaient au nombre de quatre. Elle avait chacune leur forme spécifique, un symbole gravé et peint d’or sur la surface et un nom leur avait été attribué. Chaque pierre avait plusieurs rôles et l’on pouvait s’adresser à l’une en particulier ou aux quatre. La Pierre Tarfïn écoutait les prières sur la famille et les amitiés, Lanä offrait force et esprit aux demandeurs, l’intelligence et la sagesse étaient du domaine d’Et’tla et enfin Dïn apportait l’art et la beauté dans le cœur des prieurs.

Encéra se présenta devant elles. Elle posa sa main gauche sur son cœur, ferma les yeux et récita cette prière qu’elle ressassait depuis maintenant une semaine.

— Ô Pierres de fortune, entendez ma requête et aidez-moi. Vous savez qu’un mal sommeille en moi. Votre désir, je l’ai compris maintenant, est que je surmonte ma peur de mourir. Mais j’aimerais que vous me laissiez encore du répit. J’aimerais visiter le monde avant de partir. Puissiez-vous entendre mon vœu.

La jeune fille se courba devant les dieux inertes puis elle toucha l’une après l’autre les Pierres en récitant leurs noms. Lorsqu’elle sortit, le prêtre la dévisagea. Elle lui répondit par un sourire avant de passer la porte et de retourner chez elle.

On frappa à la porte. Ham’ma se précipita avec lenteur vers la grande porte. La jeune fille blonde dévala par paire les marches de l’escalier de pierre et atterrit dans un bruit mat devant sa bonne qui soupira.

— Vous devriez arrêter de faire ça. Que dirait votre père ?

— Faudrait qu’il revienne pour le dire, s’exclama la jeune fille blonde en ouvrant le battant.

Mekko attendait derrière. Il avait mis une chemise de coton usée aux manches et dont la couleur originelle avait disparu dans le temps. Elle avait dû appartenir à son père. Le pantalon de lin se trouvait dans la même situation de vieillesse ; bien que ce fût les vêtements les plus présentables et propres de Mekko. Il avait attaché ses longues et  larges tresses de cheveux bruns. Il avait même mis un trait de noir sur ces paupières, à la mode d’Artazine, le continent le plus riche.

— Tu es plus apprêté que moi !

Elle avait gardé la robe de coton bleuté qu’elle avait portée pendant la journée, ne s’était ni remaquillée, ni réarrangé les cheveux. Mais elle savait que Mekko avait une appréhension justifiée à venir dans sa maison, la plus riche de la ville. Son père était un bon et prospérant marchand de Balbog. Il avait fait construire cette maison pour faire vivre sa fille dans un endroit calme, loin des corruptions de la Capitale. Il avait apporté une part de sa richesse avec lui pour qu’Encéra ne manquât de rien. Depuis quelques années, il lui envoyait de l’argent qu’elle pouvait dépenser comme elle l’entendait ; bien qu’il n’y ait rien à acheter par ici. Elle aurait préféré sa présence paternelle plutôt que des piécettes d’argent dormant dans sa chambre.

— C’est une occasion spéciale après tout, répondit l’adolescent en se grattant l’épaisse tignasse qu’il portait sur le crâne. C’pas tous les jours.

— Une fois par an c’est certain !

Elle s’effaça de l’encadrement de la porte pour le laisser passer. Il entra le regard vissé sur le sol, comme à son habitude dès qu’il investissait l’immense bâtisse. Il salua bien bas la gouvernante qui lui retourna sa politesse. Ils passèrent ensuite dans la salle pour manger sur la table bien trop grande qui y trônait. Encéra et Mekko choisirent des sièges tout proches pour discuter tranquillement tout en piochant dans les assiettes devant eux. Ham’ma avait cuisiné toute la journée pour concocter ce repas varié. Il y avait des fruits en gelée, des fruits séchés, des petits choux aromatisés aux épices, des gâteaux secs aux herbes aromatiques, divers petits poissons séchés et salés, des légumes braisés ou marinés ainsi qu’une multitude de sauces pour accompagner. Mekko fut subjugué devant autant de quantité et de diversité ; lui qui ne mangeait que ce que son père cultivait, quelques légumineuses et un arbre à shal’ato, des fruits à chair bleutée mais qui ont besoin de beaucoup d’ensoleillement pour arriver à maturité.

Encéra ne mangeait pas vraiment. Elle observait son compagnon de ses deux grands yeux carmin. Après sa haute stature, c’était le deuxième élément qui troublait chez elle. Personne n’avait cette couleur d’iris à part une peuplade très éloignée et réputée redoutable. Depuis que son père s’était installé dans Méki-Méno, les rumeurs allaient de bon train sur la véritable origine de la jeune fille et de sa mère. Car elle tenait ce trait de celle-ci. Certains autres enfants l’avaient surnommé « sang d’œil » ce qui énervait Mekko et lui avait valu pas mal de bagarres, voulant jouer les chevaliers auprès de son amie qui laissaient couler les quolibets sur elle comme la pluie dans les rigoles des champs.

Mekko avalait goulument ce qui se trouvait devant lui en détournant les yeux du visage qui l’observait fixement.

— Il faut que tu me dises, chuchota-t-elle. Que je sache…

— C’trop dangereux ! murmura-t-il en retour. Que va dire ton père ?

— Que pourrait-il me dire alors qu’il n’est jamais là ?

— C’pas une raison, c’est l’respect.

—  Avoue plutôt que ça te fait peur.

Il braqua ses yeux marron noisette dans ceux d’Encéra. Il détestait qu’on dise de lui que c’était un froussard. On ne pouvait pas être peureux dans sa famille. On affrontait la vie le torse bombé et la tête haute.

— Po’rquô j’rai peur ? J’pense à mes parents c’tout.

— Ils sont grands, tu vas pas rester dans leurs pattes toute ta vie.

— C’pas la question…

—  Je veux voir le monde avant de mourir.

Le mot claqua. Mekko baissa le regard sur la nappe immaculée. Il savait qu’Encéra était atteinte du même mal que sa mère et que son espérance de vie était réduite. Pourtant il ne savait presque rien. Elle restait muette et mystérieuse sur cette partie de sa vie. Son visage se fermait brusquement  lorsque quelqu’un abordait la mort de sa mère. Mais tout le monde avait entendu que celle-ci avait expiré dans la fleur de l’âge.

— T’va pas… sourit-il faiblement.

— Tu sais très bien que si. Je n’ai plus beaucoup de temps.

— T’es encore jeune…

— Donc c’est non ? demanda-t-elle fermement en attrapant un chou.

Elle piocha ensuite dans les fruits secs. Elle faisait des gestes rapides pour ne pas montrer à la fois son agacement et sa peur de faire un si grand voyage seule. Mekko ne bougeait plus, son regard un peu triste fixé devant lui. Elle tartina une tranche de pain aux céréales avec une sauce rouge aux baies de Koot Shi. Elle y croqua et mastiqua lentement. Ses pensées allaient vers les livres d’images de son enfance. Des livres rares et poussiéreux qu’elle dénichait en cachette dans la vaste bibliothèque de son père à Balbog. Des contrées immenses et lointaines s’étalaient devant elle sur les pages vieillottes d’un manuscrit oublié. Puis ils avaient déménagé pour que sa mère prenne l’air de la campagne. Son père était persuadé qu’elle irait mieux après ça. Puis il fallait cacher ses yeux rouges des autres de la capitale. « Sous leurs airs bienveillants, les grands d’ici sont des serpents » lui avait dit son paternel pour justifier leur départ. Enfin pas le sien, il ferait l’aller-retour une fois tous les mois puis à la mort de sa femme, il vint de plus en plus rarement laissant Encéra dans les bras chaleureux et potelés d’Ham’ma. La dernière fois qu’il avait daigné faire le voyage remontait à plusieurs mois. Pour cette fois-ci ce serait elle qui ferait le voyage. Elle irait voir son père dans son ancienne demeure.

— J’te laisserai pas seule. J’viens.

Elle resta interdite quelques instants. Mekko se remit en mouvement lentement et entama un poisson salé.

— C’est vrai ? L’interrogea-t-elle pour être bien sûr.

Il hocha la tête sans répondre.

— Je pars à l’aube.

La bouche emplie de chair de poisson, il tourna le visage vers elle et haussa un sourcil. Elle fixa son expression faciale pour donner l’air d’être sûre d’elle et définitive. Le jeune homme hocha la tête en levant les yeux au ciel.

 

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