J’ai essayé d’écrire une histoire fantastique mais avec des enjeux qui peuplent notre propre terre comme le racisme, la différence, le fanatisme ou encore les « fausses idoles ». J’ai veillé à ce que la représentation soit la plus large possible, aussi bien en ethnies qu’en sexualité/genre. Ce sont des sujets qui me touchent et que j’aime au moins voir apparaître dans mes écrits sans les nommer, car ce devrait être la norme. C’est un écrit en cours de correction, soyez indulgent-e 🙂

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Une très bonne lecture !

Le ciel est voilé, les arbres sont agités par le vent, qui doit sûrement être frais. Je n’ai pas envie de sortir pour répéter encore et encore les mêmes gestes. Même si mon compagnon de toujours m’accompagnera, l’idée de mettre un pied dehors me fait frissonner. Je ne peux pas m’y soustraire, il vaut mieux que je me fasse une raison tout de suite. Depuis que je suis petite, je répète tous les jours les mêmes choses ; m’entraîner à l’épée, monter à cheval, travailler ma magie, apprendre le protocole, et ainsi de suite, remplissant mes journées pour qu’un jour je puisse diriger l’armée royale.

Je sors du lit. Je vais vers l’alcôve de pierre et plonge mes mains dans l’eau froide qui s’y trouve. Je me débarbouille le visage et m’habille comme à l’accoutumée d’une tunique de toile verte, brodée d’arabesque de fils d’argent, d’un pantalon noir large, serré aux chevilles et complète le tout avec une veste à manche courte. Je passe autour de mon cou une longue écharpe rouge flamboyante pour me protéger de la brise à venir.

Je me dirige ensuite vers les cuisines pour y dénicher une miche de pain et du fromage pour caler la faim que me tenaille maintenant. Quelques cuisinières s’affairent dans la large pièce, deux d’entre elles tournent en rythme une broche dans l’âtre où était pendu sur la longueur un détaho, anciennement un cervidé aux longs poils verts.

Rasha se trouve déjà attablé devant son habituelle omelette d’œuf de soutgnal. Ses prunelles flamboyantes fixes et sans expression me suivent jusqu’à ce que je m’assois sur le même banc, tout à côté. Il les replonge vers son assiette et reprend sa mastication sans même un mot.

— Je n’ai pas envie de sortir. Il a l’air de faire froid.

— Ceci n’est que la perception que tu veux donner au monde.

Une servante m’apporte une assiette de fromage, du pain tout juste sorti du four ainsi qu’un couteau. Puis elle revient avec un verre d’okon que je descends d’un trait. Les grandes phrases de Rasha ne plaisent pas à tout le monde ici. Ils le trouvent prétentieux ; lui, le jeune o’lon débarqué de son désert, venu pour honorer la très Ancienne Alliance entre son peuple et le mien. J’ai appris à le connaître, tous deux enfants sauvages et timides, destinés par avance à un chemin tout tracé, nous avons été réunis un peu de force. Avec le temps, nous nous sommes appréciés, mais avions-nous le choix ? Il m’a appris ses coutumes et je rêve de rencontrer les siens, sa famille o’lon et de voir le paysage de son enfance. Quant à lui, il continue d’être lui-même sans écouter les quolibets, lui, arraché à sa terre, obligé de vivre sur celle-ci entouré de gens qui n’ont ni sa peau mate ni ses yeux rouges et durs.

— Ma perception ne peut-elle être la bonne ? Demandé-je en coupant une belle tranche de fromage à pâte molle.

— Elle est ce que tu veux qu’elle soit. Si tu souhaites que l’extérieur soit plaisant alors il le sera. Il suffit de détourner ta conscience vers des choses positives.

— Penser à des choses positives…

Je croque à pleines dents dans le pain aux fruits secs et cherche ce qui pourrait me rendre heureuse de sortir dehors alors que dormir dans un fauteuil de plume devant l’âtre d’une cheminée m’attire plus. J’apprendrai à défendre le pays, le royaume et la future Reine, ma sœur, je pourrai voir le ciel et entendre le chant des oiseaux, peut-être que nous croiserons un troupeau de détahos, me dis-je sans conviction.

— Tu peux aussi ne penser à rien et prendre ces obligations comme elles viennent sans chercher à remonter le temps, coupe Rasha.

Il plonge son regard morne et lent dans le mien. Il a toujours cet air apathique alors qu’il a une énergie physique étonnante, presque surhumaine parfois. Je l’ai surpris à plusieurs reprise ne pas avoir dormi de la nuit et ne pas en souffrir le lendemain. Je n’ai jamais compris la relation entre son esprit débordant d’une vision du monde complète et son flegme légendaire et pourtant faux. Il m’a dit un jour qu’il s’économise alors que j’éparpillai mon énergie dans tous les sens. J’ai depuis longtemps arrêté de me sentir jugée par ses mots, car il ne fait que décrire ce qu’il voit sans autre intention ni critique. Peu lui importe ce que l’on pense ou comment on vit, tant que lui est libre d’être qui il est.

Je termine ma tartine de fromage en silence. Je ne sais jamais quoi penser des enseignements de mon ami. Il a beau avoir, à quelques années près, le même âge que moi, sa vision est plus haute que la mienne et sans jamais que je ne puisse la rattraper, il m’apprend quelque chose de nouveau. Je ne sais pas si je progresse ou si ses paroles ont une influence sur moi, il ne me complimente jamais. Il laisse ça à d’autres, à notre professeur et conseiller en tactique. D’ailleurs en pensant à lui, il apparaît dans une coïncidence troublante à la porte des cuisines. Il s’approche de nous. Rasha le salue à sa manière, avec le salut des o’lons ; pour rien au monde, il ne renierait sa culture. Fier comme un prince du désert. Aushla’gn, notre professeur, lui répond poliment. Lui aussi a compris que rien n’a d’emprise sur son esprit venu d’une autre contrée.

— Je vous cherchais, votre Seigneurie. Votre mère vous demande de toute urgence.

Je repousse mon assiette, me lève pour le suivre. Finalement, je n’allais peut-être pas sortir aujourd’hui.

 

Lorsqu’Encéra se réveilla, elle avait cet habituel goût de sang dans la bouche et cette drôle d’impression comme si son rêve avait été parfaitement réel. Elle rêvait souvent d’eux. Elle incarnait toujours la même jeune femme, sœur de la future reine, fille des époux royaux d’un autre monde ou d’une autre époque. Parfois, elle reconnaissait des objets, des noms, des plantes. Elle ne comprenait surtout pas pourquoi c’était si récurrent et si palpable. Elle avait questionné Mekko pour savoir s’il faisait de tels songes, mais il ne se souvenait rarement de ses nuits et se réveillait vierge de tous souvenirs nocturnes.

Elle se leva et s’habilla rapidement pour passer dans la salle d’eau. Elle se débarbouilla puis entreprit une toilette plus méticuleuse jusqu’à ses orteils.

Mekko déjeunait dans la cuisine en compagnie du majordome. Le père était parti très tôt ce matin. Filse leur avait préparé un potage aux céréales ainsi qu’une salade de fruits locaux. Mekko découvrit les saveurs différentes et fruitées de cette région. Au début, le jeune agriculteur ne parlait pas, timide dans de nouveaux environnements puis il se détendit lorsque le valet lui apprit que lui aussi venait d’une famille de fermiers. Il était le cadet de sa fratrie de quatre frères et sœurs, et il n’avait pas envie de faire un métier de la terre. Cette nouvelle créa un malaise au sein de sa famille et peu à peu, il fut mis à l’écart. Il avait alors quitté le domicile parental pour trouver du travail dans la capitale. Il avait fait beaucoup de petits métiers et enfin était tombé sur une petite annonce, qui parlait d’un poste de majordome ici.

— Et cela fait dix ans que je m’occupe de Monsieur et de sa maison. Au départ, ce fut difficile. Monsieur était bougon dû à la récente perte de sa femme. Il avait laissé sa fille dans une autre maison, sur un autre continent. Malgré son chagrin et son remords, il travaillait d’arrache-pied, il devint plus influent encore jusqu’à ce poste récent au ministère des Affaires commerciales. Ça doit être dur pour mademoiselle de comprendre qu’il a agi ainsi pour son bien-être matériel, pour qu’elle ne manque de rien.

— Ouai.

— La vie est parfois étonnante ! sourit l’homme chauve. Qu’allez-vous faire aujourd’hui si ce n’est pas indiscret ?

— Ch’ai pas. Encéra, elle, elle sait.

— Forte comme son père !

La jeune fille apparut au seuil. Elle avait remplacé sa longue robe par un pantalon noir et large noué au-dessus du nombril et d’une chemise blanche à col rond. Elle avait les cheveux encore mouillés et attachés rapidement en un chignon qui dégoulinait sur ses épaules. Elle s’installa à table avec les deux autres hommes et se servit une portion de fruits. Encéra raconta à Filse lorsqu’il eut posé la question qu’ils allaient sûrement aller visiter la fabrique de flonilles. Avant de quitter la maison pour reprendre leur voyage discrètement, le majordome les arrêta et leur tendit une lettre cachetée.

— Vous en aurez besoin. Et faites attention le soleil se couche rapidement par ici.

Les deux jeunes mentirent sur leur retour et sortirent. La fille aux yeux rouges se dirigea vers les hauteurs de la ville. Après une heure d’ascension des rues de la capitale, passant entre les charrettes qui avançaient lentement dû à la pente, ils arrivèrent à son sommet. Ils la surplombèrent. Dans cet enchevêtrement de toits divers, ils ne purent retrouver celui de l’habitat où ils s’étaient reposés. La mer brillait au loin de milliers de petits éclats d’or, le port était comme la veille, encombré de bateaux et de voiles bariolées. Les oiseaux de mer chantaient et dansaient dans le ciel.

— Y’a quoi dans la lettre qui t’a donné t’al’heure ?

— Je n’ai même pas regardé !

Encéra sortit l’enveloppe de sa poche et la décacheta. Elle contenait une lettre écrite par son père. C’était une recommandation de sa main pour rencontrer la Gouverneure d’Erki Ouest et celui de l’Est. Il avait donc prédit qu’ils n’obéiraient pas et leur avait offert un passe-droit auprès de deux gouvernances. Il ajoutait, dans une dernière phrase, que les gouverneurs pourraient refuser, car il n’était qu’un simple conseiller, mais il s’était fait une assez bonne réputation pour que cela fonctionne. Il terminait par des mots d’affection et d’encouragement pour sa fille dans l’entreprise de son voyage. Les deux jeunes furent stupéfaits. Ils ne s’attendaient pas à cela, surtout Encéra qui avait une mauvaise image de son père ; lui qui l’avait abandonné, seule, sur une île, loin de son enfance, sans repère ni parents. La jeune fille rangea soigneusement la lettre sur elle.

Ils tournèrent les talons et prirent la « Route du sel », fléchée sur un panneau de bois moisi par les vents de la mer. Cette voie suivait la côte jusqu’à l’estuaire de l’Entre-Deux tout à côté du lac d’Anov pour enfin arriver à Erki Ouest, seul chemin pour passer la chaîne de montagnes Lagatta. Le lac d’Anov se trouvait à trois semaines de carrioles, ils en avaient pour plus d’un mois voire deux mois pour atteindre ce côté de la région.

Contrairement à leur voyage sur Ymoh, seuls au milieu de la nature, ils cheminèrent longtemps entourés de maisons et de boutiques, croisèrent nombre de charrettes et de paysans menant leurs troupeaux vers d’autres champs. Ils n’étaient plus à Balbog à proprement parler, mais la ville s’étendait hors des limites géographiquement fixées sur les cartes. Ils purent facilement se ravitailler quand les soleils atteignirent le zénith. Ils achetèrent d’ailleurs un plan grossier du continent. Celui-ci était pourvu des principaux axes et lieux importants. Ils se le passèrent à tour de rôle pour observer les routes, apprendre relativement la géographie de ce nouveau monde qui s’offrait à eux.

Puis vint enfin le moment où les habitations se firent de nouveau éparses regroupées le plus souvent ensembles pour former un petit village solitaire sur cette plaine verte, mais aride à cause des vents océaniques.

La route du sel était une très vieille route marchande, naturellement tracée par le millier de convois qui l’avait emprunté au fil des âges. Elle longeait parfois de loin, parfois au ras, la falaise qui attaquait les plages en contrebas, de galet ou de sable. La mer envoyait des bourrasques de vent iodé et des reflux d’odeur d’algues vers la terre. Les oiseaux marins voltigeaient sur les brises tels des saltimbanques sur des fils invisibles. De temps en temps, l’un d’eux piquait vers la surface de l’eau pour y attraper dans son bec mortel un poisson lisse et scintillant. Goulument, il l’avalait d’un coup de gorge, toujours planant dans les cieux et reprenait instantanément sa danse rituelle attendant une occasion d’emplir à nouveau son estomac.

Ils marchèrent presque huit heures dont deux heures sans les soleils bienfaiteurs. Filse avait eu raison de les prévenir et pourtant ils ne purent faire autrement. Ils ne trouvèrent ni auberge ni lieu abrité pour camper, de plus ils ne connaissaient pas l’endroit ni sa faune. Ils avaient peur des brigands alors, ils avaient décidé de pousser plus loin, ils finiraient bien par tomber sur une bicoque solitaire. Après presque trois heures de marche supplémentaires, seulement accompagnés de la lumière blanche de la lune, ils aperçurent les cheminées et les feux d’une petite bourgade un peu éloignée de la route et de la mer. Ils bifurquèrent en direction de celle-ci.

Les maisons se regroupaient toute autour d’une taverne. Il y avait de l’agitation à l’intérieur. Deux gaillards fumaient de longues pipes à herbe à l’entrée. Encéra se fraya un passage entre les deux armoires pour entrer dans le bâtiment, mais l’un d’eux la repoussa en arrière. Elle retenta pensant à un geste non dirigé contre elle, mais cette fois-ci elle fut délibérément projetée contre son ami.

— Laisse-nous entrer bon sang ! s’exclama le garçon qui avait bien senti l’animosité de l’homme.

— Toi, tu peux entrer, t’es le bienvenu, mais, pas l’autre.

L’homme de haute stature renifla, se racla la gorge et finalement souffla un crachat sur le sol devant eux. Encéra eut une moue de dégoût et tira en arrière son compagnon par le bras. Celui-ci résista.

— Et on’peut s’voir pourquoi ?

— On’aime pas les yeux d’sang par’ici. Conseil d’ami, retournez par chez vous. Vous s’rez pas bien accueilli par ici.

— Viens, Mekko, ne faisons pas d’esclandre.

Mekko toisa l’homme hirsute devant lui et lui offrit le regard le plus haineux qu’il put. L’homme croisa ses bras, des bras larges comme des rondins de bois.

— On voudrait pas t’faire de mal, p’tit. T’as pas choisi la meilleure chatte. Trouve t’en une autre, elle, elle te caus’ra que des embrouilles. Les belles minettes, ça court icitte. De bons partis, oui ! Beaux cuissots… ricana-t-il.

La jeune fille accentua sa pression et Mekko abandonna. Ils rebroussèrent chemin.

— Il y a d’autres auberges, nous trouverons bien quelque chose, murmura-t-elle.

— S’ils sont pas tous butés c’me lui, maugréa son compagnon.

Ils contournèrent l’auberge et prirent une route plus calme. Il n’y avait pas un bruit, ni être qui vive dans la ruelle. Mekko souffla un grand coup pour évacuer toute la tension qu’il avait accumulée. Il ne comprenait pas pourquoi les yeux de son amie étaient un problème. Pourquoi n’avait-il pas la possibilité de se restaurer comme tout le monde pour un détail bien insignifiant ? Lui qui n’avait jamais quitté sa campagne ne savait et ne connaissait rien au monde et à ces querelles futiles. Et cela le dépassait maintenant.

Encéra vit une ombre se mouvoir en face d’eux, mais plus en avant dans la rue. Son compagnon perdu dans ses pensées de rumination ne vit rien. L’ombre s’arrêta devant une porte de bois éclairée par une lanterne. Elle aperçut la silhouette tourner la tête vers elle. Ce n’était pas un commun, la lumière était assez forte pour lui éclairer le visage. Il avait, car c’était un homme, de grandes oreilles poilues qui lui entouraient la figure. Il lui sembla qu’il sourit, mais loin, elle pensa plutôt à un tour que son esprit lui jouait. Puis l’être entra dans la maisonnette.

— Mekko vient ! Il y a un Ciallat là-bas ; si lui a pu entrer, nous aussi.

— Hein ? coassa-t-il.

Elle se précipita vers la porte où il était entré. Mais avant de la pousser, elle regarda au travers d’une petite fenêtre. C’était une taverne, mais vide, pas comme celle de tout à l’heure. Mekko la rejoignit, un peu décontenancé.

— J’ai entendu parler des Ciallats. Y sont mauvais y paraît. Y joue des mauvais tours.

— Cesse de faire ta mauvaise tête. Regarde on va sûrement pouvoir y dormir et manger.

Ils entrèrent. Il y avait des tables éparpillées un peu partout ainsi que des chaises pour les accompagner. Une cheminée chauffait doucement la pièce. À gauche, dans le fond, un bar où une femme fine lavait des verres. Elle n’était ni belle ni laide, mais son visage était tissé de bienveillance. Encéra put le certifier à peine fut-elle entrée. Le Ciallat, déjà attablé en face d’eux, un peu sur la droite, leur jeta un regard et sourit légèrement.

— Viens, on sort. J’aime pas ici, chuchota le garçon.

Mais la jeune fille ne l’écouta pas et se dirigea vers le comptoir.

Elle demanda s’il y avait des chambres de libres pour ce soir et à manger pour deux. On les installa non loin de l’homme-chat et on leur servit un potage de légumes, du pain et du fromage. Pendant qu’ils mangeaient tous en silence, Encéra et l’homme se jetaient des coups d’œil par-dessus leurs bols. Les Ciallats étaient aussi appelés « hommes-chats », car leur corps était couvert d’un fin duvet bien souvent brun. Leurs oreilles longues et poilues ressemblaient à celle de ces félins et la légende voulait qu’un chat obtienne la parole et fonde le peuple des Ciallats lors de la venue du Créateur. L’homme avait donc un visage de commun, mais son nez était plus aplati et ses iris verts étaient verticaux. Il avait des cheveux mi-longs bruns, son duvet était d’un tendre beige et ses mains se terminaient par de longs ongles acérés et noirs.

Mekko se sentit mal à l’aise. Il était de dos par rapport à l’homme.

— Arrête d’le regarder. Va pas l’énerver. J’veux pas d’ennuis.

— Soit pas bête. Il a l’air gentil et j’aimerais bien lui parler. Discuté de sa culture, il doit être très intéressant.

— Ou très dangereux.

L’entêtement de son ami la fit rire. L’aubergiste apporta à l’homme à grandes oreilles poilues un verre qu’elle enflamma alors. Une fois les flammèches éteintes, il but le contenu d’un trait et le leva en direction de la jeune femme. Son poignet et  son annulaire brillèrent dans la lumière de la pièce.

— À votre voyage, mademoiselle.

En retour, elle lui sourit. Mekko poussa un long soupir. Il savait comment cela allait se poursuivre. Elle se lèverait et, sans gêne aucune, irait s’assoir avec l’étranger pour discuter avec. Ce que bien entendu elle fit. En se rapprochant, la jeune fille comprit pourquoi son doigt avait réfléchi la lumière. Ce doigt était fait de métal. Elle avait entendu parler d’hommes capables de reforger des membres disparus. Il avait dû perdre son annulaire et on lui en avait refait un. Le doigt de métal était attaché par une plaque de fer fixée au poignet. Elle détourna les yeux de sa contemplation vers son interlocuteur :

— Je m’appelle Encéra, fille de Malfor Sezpanil.

— Enchanté, mademoiselle Encéra. Mon nom est Seymorlto, mais on me surnomme plus simplement Seymo, faites, de même je vous en prie.

— Comme mon ami ! On l’appelle tous et toujours Mekko, mais ce n’est qu’un raccourci.

— Mékendel Ok’one, se présenta celui-ci en tentant de cacher son malaise.

— Ravi de vous rencontrer seigneur Mékendel. L’homme-chat leur indiqua qu’il pouvait s’assoir. Vous êtes en voyage pour affaire ou pour découvrir le monde ?

— Je vous ai vu sans valise ni charrette, vous ne voyagez pas pour affaire, répondit du tac au tac la jeune fille aux yeux rouges.

Le Ciallat se mit à rire, pas d’un rire moqueur, mais bien d’un rire franc et honnête.

— Vous m’avez démasqué. Je suis un mercenaire errant.

— Z’êtes un mercenaire ? Vous tuez des gens ? S’étrangla un peu plus Mekko.

— Je préfère dire que je protège ceux qui me payent. Je ne prends pas les contrats de mise à mort.

Mekko hocha la tête d’un air entendu même si au fond de lui sa peur n’avait pas disparu. Le visage de l’homme-chat ne semblait pas vieux, pourtant Mekko sentit que le temps était passé sur ce corps. Les yeux de celui-ci brillaient d’un étrange éclat, la joie altérée par le malheur. Il connaissait ce regard. Sa mère avait ses yeux, pétillants, mais pas entièrement paisibles. Sa mère avait perdu son père et ses frères lors d’un éboulement d’une mine dans les montagnes Lagatta. Elle avait alors émigré sur Ymoh avec sa mère et sa jeune sœur pour refaire sa vie loin des antres noirs de la montagne. Elle avait une dizaine d’années lorsque le drame s’était produit. Elle s’en était souvenue toute sa vie, mais n’avait jamais voulu en parler plus que cela. Le temps avait alors effacé une part de joie des prunelles de sa mère.

— Mais assez parlé de moi. Qu’allez-vous visiter ?

— Nous allons vers les Erkis en passant par la route du Sel.

— C’est en effet le chemin le plus court.

— Et vous ? Vous avez un contrat en cours ?

— Oh non. Je retourne voir ma famille restée dans Koke, dans le trou.

— Le trou ? Pardonnez-moi, mais nous sommes d’Ymoh, nous n’avons entendu ce nom que des adultes de chez nous. Et ils ne sont pas bavards.

— Je comprends. Peu de gens parlent de cet endroit. Le trou est le lieu où doivent vivre les ciallats. Je ne voudrais pas vous dire que nous y avons été mis de force par les communs, je passerai alors pour un homme de bien peu de pardon.

Le silence se fit.

— Si nous avons fait cela alors c’est nous qui devrions vous demander pardon, continua d’une voix faible Encéra.

— Nous ?

Il fronça les sourcils, il ne semblait pas comprendre pourquoi Encéra utilisait le « nous » dans sa phrase.

— Oui, nous, les communs, répondit-elle.

Le ciallat s’adossa sur sa chaise et observa les deux jeunes attentivement. Mekko se crispa légèrement, troublé par cette attitude. Encéra sentit son cœur trembler doucement, comme si une ancienne mélodie longtemps plongée dans le silence revenait en surface et l’agitait. L’homme-chat finit par se redresser et ouvrit les bras :

— J’aimerai vous demander si je pouvais vous accompagner. Je ne veux pas m’imposer ou que vous croyiez à de mauvaises intentions. Je souhaite simplement faire encore un peu de chemin avec vous. Je connais bien le coin, je pourrai vous servir d’escorte.

— Ce serait réellement avec plaisir, mais je ne pense pas que nous ayons assez d’argent pour cela.

— Je n’ai pas besoin d’argent, s’excusa l’inconnu en repoussant la proposition imaginaire. Simplement un désir de vous connaître mieux. Deux jeunes qui voyagent de si loin m’intriguent. Surtout que… non, oubliez ma fin de phrase. C’est bête. Mais je souhaiterais vraiment faire un peu de chemin en écoutant votre récit.

Encéra et Mekko s’observèrent. Il était vrai qu’ils n’y connaissaient rien et que quelqu’un d’expérimenté leur serait d’une grande aide. Encéra accepta la proposition. Seymo en fut ravi. Il leur donna rendez-vous dans cette salle le lendemain matin et leur souhaita une bonne nuit. Les deux jeunes gens restèrent encore un peu. Ils discutèrent de leurs impressions sur leur compagnon. Il leur avaient semblé honnête et sans raison de se méfier. L’homme-chat avait un visage clair. Ils se sentaient soulagés d’être tombés sur quelqu’un comme cela. Même Mekko si méfiant avait été charmé à la fin, il découvrait enfin que les dires des autres n’étaient pas fondés, au moins pour celui-là ; qu’il était même plus humain que d’autres communs sans foi ni loi. Comme ceux de l’auberge, auparavant.

Ils se levèrent en silence et allèrent se coucher dans le même lit de paille. Ils s’endormirent aussitôt.

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