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La promesse des Dieux – Chapitre 3

Posté le 21.03.2014 • La Promesse des dieux

J’ai essayé d’écrire une histoire fantastique mais avec des enjeux qui peuplent notre propre terre comme le racisme, la différence, le fanatisme ou encore les « fausses idoles ». J’ai veillé à ce que la représentation soit la plus large possible, aussi bien en ethnies qu’en sexualité/genre. Ce sont des sujets qui me touchent et que j’aime au moins voir apparaître dans mes écrits sans les nommer, car ce devrait être la norme. C’est un écrit en cours de correction, soyez indulgent-e 🙂

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Une très bonne lecture !

Le port en approche était gigantesque, nombre de pavillons étaient amarrés, de toutes tailles et de toutes formes. Les voiles blanches de certains flottaient déjà au vent, formant des ailes aux navires. Les marins à terre allaient et venaient entre les quais portant des caisses de bois ou revenant les mains vides, en sifflant. Le bâtiment, sur lequel nos compagnons naviguaient, trouva sa place et définitivement se s’arrêta entre deux petites bicoques de bois flottantes. La rampe d’accès fut placée et sécurisée et le ballet incessant de débarquement des chargements commença. Encéra et Mekko remercièrent l’équipage et prirent congé.

— Je ne suis pas mécontente de retrouver la terre ! s’exclama Encéra en s’étirant.

Ils quittèrent la zone portuaire et tombèrent dans un long marché ; il s’étendait sur toute la côte et longeait la file des navires. Il était tôt et comme ils avaient faim, ils firent un tour devant les étals des marchands. Bien souvent, un étal était une juxtaposition de caisses en bois remplies d’un produit venant de la mer ou l’ayant traversé. De la cale d’un bateau au sol de la ville, il n’y avait pas dix mètres.

Les quais étaient envahis du bruit des crieurs, des vendeurs vantant les mérites de leurs marchandises et des coassements des oiseaux de mer qui cherchaient à chiper un poisson ou deux à la vue des hommes. Ces hommes-là avaient tous le même aspect ; leur peau séchée par les vents du large, rugueuse d’aspect et leurs mains calleuses terminées par des doigts boudinés et rougeâtres, leurs yeux à peine entrouverts les protégeant du sel chargé dans l’air et leurs cheveux coupés courts pour ne pas les gêner. Ces hommes étaient plutôt forts pour les matelots ou bedonnants pour les marchands, dû au fait de ne jamais bouger de derrière leurs caisses de bois. Ils préféraient envoyer leurs jeunes commis, qui, rapidement, allaient négocier ce qui sortait des bateaux ou qui portaient une course attendue, plus haut dans la cité.

On agitait des poissons encore frétillants devant les deux jeunes aventuriers, qui finalement achetèrent de la salade d’algue ; Encéra n’avait jamais mangé d’animaux de sa vie. Mekko savait que les poissons étaient chers, il n’en avait goûté qu’un ou deux, pour des mariages dans sa famille éloignée. La jeune fille aux iris rouges paya, car Mekko n’avait en poche que trois misérables et fines pièces de bronze. Puis Encéra prit par la main son ami et l’entraîna rapidement vers un vendeur de confiserie.

— Il faut absolument que tu goûtes les flonilles. Ma mère m’en achetait souvent. J’adore ça !

Elle en choisit trois, de couleurs différentes et paya. Elle en lui tendit un, bleu.

— Tu vas aimer, lui assura-t-elle.

D’un air suspicieux, il approcha ses lèvres du carré gélatineux qu’il tenait. Il l’effleura pour y goûter subrepticement puis croqua la moitié. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise.

— Du shal’ato en sucre ! Incroyable ! Postillonna-t-il de joie. Comment qu’y font ?

— C’est de la pâte de fruits. Je pense qu’ils pressent des fruits en ajoutant beaucoup de sucre et doivent le chauffer ensuite. Enfin, je ne sais pas vraiment en fin de compte. Peu importe tant qu’ils continuent à en fabriquer !

Ils partagèrent goulument le dernier. Le ventre plein, ils quittèrent le marché pour commencer leur ascension des hauteurs de la ville capitale.

Balbog, la cité portuaire, était aussi la capitale de la gouvernance sud-ouest. Le continent d’Artazine était divisé en cinq gouvernances depuis deux cents ans. Les communs les avaient définis pour de bon lors des Grands Conseils d’Artazine la Nouvelle en 7179, créant ainsi le Conseil Gouvernal. Ce conseil réunissait les cinq gouverneurs de province, pour discuter des problèmes survenant sur leurs terres, voulant ainsi se détacher du continent de Kaladrün, qui gardait une emprise forte sur eux.

Les régions n’avaient pas toutes la même influence au sein du continent et donc du Conseil. Balbog et Erki Ouest étaient très puissantes, depuis la création, leurs chefs étaient puissants et habiles autant en éloquence qu’en gestion militaire. Puis vint Erki Est, chapeautée par Erki Ouest en sous-main, Nennin et enfin Sen, plus petite et sans ressources naturelles importantes.

En cette année de 7385, et cela durait depuis vingt ans maintenant, Balbog était dirigé par Haric Zalgueï, un des descendants de ceux qui initièrent le mouvement d’indépendance. Son avis et ses recommandations étaient très écoutés, surtout par le gouverneur de la ville de Sen, proche allier de la cité portuaire.

Encéra et Mekko se baladèrent nonchalamment dans les rues pavées et sinueuses. Les maisons étaient très disparates entre elles. Chacune avait son style architectural ; l’une à toit de chaume, l’autre à tourelles ou encore à co’lonnade. Parfois, sortait une habitation du lot grâce à des couleurs parfaitement excentriques. Cela formait un mélange éclectique qui n’était pas pour leur déplaire.

— T’voulais pas voir ton père ? interrogea Mekko.

— Si. Nous irons. Mais d’abord, nous visitons, car tu ne connais pas. Ce serait dommage d’être parti si loin pour ne rien voir en fin de compte.

Ils traversèrent des parcs broussailleux aménagés ici ou là, un peu par hasard semblait-il. Régulièrement, des places rondes perçaient le mélange architectural et donnaient une bouffée d’air dans cet enchevêtrement de bâtisses, collées les unes ou autres. Des échoppes ambulantes parcouraient les rues ou stationnaient leurs petites charrettes dans un coin attendant le chaland. La plupart vendaient de la nourriture, et de toutes sortes, soupes, viandes mijotées, pains, épices, fruits, assortiment de légumes. D’autres vendaient des étoffes ou des objets en bois ou en métal, certains s’étaient spécialisés dans le verre, gondolé comme toujours. Les habitants achetaient un peu de chaque sorte visitant ainsi toute la rue.

Nos compagnons flânèrent ainsi jusqu’à la deuxième moitié du jour puis lorsqu’ils eurent mal aux jambes, Encéra chercha son ancienne maison au milieu des autres. Elle avait quelques souvenirs épars du lieu, souvent en compagnie de sa mère, jouant dans un minuscule jardinet à l’arrière.

— Excusez-moi madame, demanda-t-elle à une passante, savez-vous où se trouve le ministère des Affaires marchandes ?

— Oui, c’est tout droit puis vous remontez, deux fois à droite et ça sera sur la gauche.

Elle la remercia. L’autre reprit son chemin en jetant des coups d’œil inquiet par-dessus son épaule.

— J’pensais qu’on allait chez toi ? dit Mekko une fois la femme disparu.

— C’est juste à côté. Mon père n’est pas seulement marchand, il est aussi conseiller du gouverneur en matière de commerce.

Mekko hocha la tête. Il savait que c’était quelqu’un, son père, donc il ne fut pas surpris d’apprendre la nouvelle. Il l’avait entraperçu peu de fois, mais à chaque fois sa stature l’avait impressionné. C’était aussi lui qui lui avait donné envie de se maquiller les yeux, car lui le faisait toujours et portait aussi toujours de beaux habits de la mode d’ici. Mais Mekko ne pourrait jamais se les payer, le maquillage, un simple bâton de charbon, suffisait pour le moment.

Ils suivirent donc les indications et effectivement la jeune fille se souvint de la rue et retrouva sans peine son ancienne bâtisse. Elle était plutôt haute par rapport aux autres. Elle avait une étroite façade blanche aux grandes fenêtres cernées de volets jaunes, avec deux étages au moins. Il y avait des jardinières fleuries accrochées aux balcons de fer forgé verdâtre. Ils frappèrent à la porte de bois à deux battants et attendirent. Celle-ci s’ouvrit sur un long et grand homme chauve. Son visage était aussi lisse que le sommet de son crâne, ses traits étaient très fins. Ses deux yeux clairs bardés de noir et malicieux fixèrent les deux jeunes avec intérêt.

— Bonjour, je suis…

— Je sais qui vous êtes, Mademoiselle, répondit l’homme d’une voix fluette. Vous êtes sur tous les portraits de cette maison. Vous cherchez votre Père ? Il ne m’a pas prévenu de votre venue.

— Lui non plus n’est pas au courant. Nous sommes là pour une surprise. Je peux le voir ?

— Il n’est pas à la maison, mais dans son bureau au ministère. Voulez-vous que je vous y amène ou voulez-vous rester vous reposer un peu au salon ?

— J’aimerais aller le voir à son travail si ça ne pose pas de problème.

— Oh, vous vous arrangerez avec lui. Je ne connais pas tous ces faits et gestes, rigola le majordome.

Il sortit de l’encadrement de la porte et la verrouilla. Il était presque aussi grand qu’Encéra, c’était donc quelque chose. Ses vêtements étaient parfaitement repassés et cintrés sur sa silhouette fine. Il semblait presque évanescent tant sa démarche était légère et ample. Mekko eut du mal à les suivre tous les deux, bien moins grand. L’homme de main prit à gauche sans hésiter.

— Dix ans au service de Monsieur et je ne vous avais jamais rencontré, s’exclama-t-il en la saluant.

Le salut des communs se faisait toujours de la même manière : l’index replié sous le pouce de la main droite et apposée sur le cœur. Les légendes racontent que c’est la victoire d’un jeune homme sur un demi-dieu de la Terre, géant de roches, qui menaçait un village du nord, qui a fait naître ce geste ; le petit qui fait plier le grand pour sauver les autres. Ce geste resta dans le Nord jusqu’aux incidents des révoltes rouges. Les communs ont fait de ce geste le signe de la lutte de leur peuple contre les géants qu’étaient les Ka’amans et le continent du Kaladrün. Encéra lui répondit du même geste.

Le grand majordome s’inclina devant Mekko qu’il ne connaissait pas ; mais s’il accompagnait sa jeune maîtresse alors il était lui aussi le bienvenu. Ils entrèrent dans des jardins où des jardiniers s’affairaient à couper les branchages pour la belle saison qui allait en approchant et allèrent droit vers l’aile gauche du bâtiment gigantesque en pierre de taille. Ils suivaient toujours l’homme de main qui grimpa vigoureusement les marches d’un escalier en colimaçon. Au premier étage, le sol était recouvert de moquette épaisse de couleur bleutée ; le bruit de leur pas fut étouffé brusquement. Ils s’arrêtent devant la sixième porte et l’homme frappa. Un ordre d’entrer se fit entendre. Il s’exécuta et ouvrit la porte d’un grand geste.

Le père d’Encéra se trouvait assis derrière un large bureau de bois sombre. Il écrivait. On pouvait voir que son crâne commençait à apparaître sous une tignasse blonde, mais grisonnante et bien coiffée. Il avait les traits tendus sous l’effort que lui demandait la lecture d’un parchemin. Le majordome s’avança et introduisit les deux jeunes personnes. Le père releva la tête, surpris.

— Merci, Filse, tu peux nous laisser.

Ledit Filse se courba et disparut, refermant sur son passage, abandonnant les trois ensembles. Le père se leva et marcha jusqu’à sa fille. Il prit ses mains dans les siennes et dans un sourire bienveillant :

— Je suis heureux de te voir. Tu as fait tout ce voyage pour me voir ?

— Entre autres.

— Entre autres ?

— Nous allons voyager autour du monde.

Il lâcha délicatement les mains blanches et fines et leur indiqua de s’assoir sur le canapé de velours vert sombre. Mekko hésita, à la vue de ses vêtements poussiéreux, il n’osait pas toucher un meuble si propre et si couteux.

— Assieds-toi, s’adressa le père à Mekko, voyant son hésitation. Tu es toujours le bienvenu.

— Merci m’sieu.

Le père s’installa dans un fauteuil en velours rouge et les observa un instant sans rien dire. Son visage était, comme celui de sa fille, fin et délicat. Un teint de peau clair, des yeux verts, allongés en amande, une bouche fine, entourée d’une barbe légère, d’un jour à peine, complétaient le tout avec harmonie. L’âge pouvait se mesurer sur cet homme malgré son maintien corporel rigide, des rides apparaissaient autour de ses yeux, des arêtes de son nez aquilin et sur son front. Sous la surprise ou l’embarras, elles s’accentuaient. Il était plutôt svelte d’allure. Ses vêtements de flanelle et de soie rouge lui allaient parfaitement, taillés sur mesure.

Encéra jeta un coup d’œil à toute la pièce pour éviter le regard insistant de son paternel et surtout parce qu’elle n’était jamais venue et que sa nature curieuse la poussait à tout observer ; de la bibliothèque qui recouvrait un pan de mur, à la fenêtre donnant sur un parc, au guéridon fleuri qui traînait dans un coin.

— Le monde est dangereux, Encéra. Surtout pour de jeunes gens comme vous.

— Vous aviez mon âge quand vous voyagiez, vous, répliqua-t-elle sans se démonter.

— Ce n’est pas pareil.

— Bien sûr que c’est pareil ! Tu as peur et c’est normal, mais on peut se débrouiller. On est arrivé jusqu’ici, bravant la mer et les rues sinueuses de cette ville.

Le père s’adossa dans son siège et observa ses invités avec insistance. Il redressa la mèche de cheveux sel et poivre qui tombait sur son front et ajouta :

— Je dois partir demain pour la gouvernance de Seg. Restez ici jusqu’à mon retour et on en parlera. D’accord ?

Encéra ne répondit pas. Elle ne voulait pas donner son accord sachant pertinemment qu’elle ne le respecterait pas. Le père les congédia, invité à aller se reposer à la maison. Sur le court chemin entre les deux bâtiments, les jeunes ne parlèrent pas. Encéra échafaudait, dans sa tête, un plan pour s’enfuir à la nuit tombée ou le lendemain. Mekko lui cherchait ses mots pour convaincre son amie de rester comme son père le conseillait. Si lui, ce grand homme sage donnait cette recommandation alors il valait mieux le suivre. Ils redoutaient l’un et l’autre de devoir s’expliquer.

Le majordome leur ouvrit comme la première fois et afficha un large sourire lorsqu’il fut dans la confidence de leur séjour. Il les installa au salon et leur apporta une boisson chaude aux herbes ainsi que des gâteaux secs faits dans la matinée. Il disparut ensuite expliquant qu’il montait préparer leurs literies.

Le salon était une pièce de taille moyenne, très lumineuse grâce à l’alcôve vitrée qui donnait sur un jardin intérieur. Les trois autres murs étaient couverts de livres et de tableaux. Quelques photos de famille étaient accrochées parmi le reste. Mekko se leva et les examina une à une, découvrant alors Encéra petite fille puis bébé.

Il redécouvrit aussi la mère de son amie. Il ne l’avait pas beaucoup connue, sa maladie s’étant déclaré peu de temps après leur arrivée à Meki-Meno, le plus souvent, Kootii Sezpanil restait allongée la journée et ne paraissait que pour recevoir des gens du village ou des connaissances. Ainsi le village n’avait pas eu connaissance de l’état de santé de celle-ci, elle avait réussi à garder jusqu’au bout sa dignité et le paraître qu’elle s’était imposée. C’était une belle jeune femme, ronde aux hanches, au regard mélancolique et bienveillant. Les photos avaient vieilli, les couleurs s’étaient estompées, avaient fané, mais il se souvint qu’elle avait les cheveux bruns, le plus souvent tressés et les yeux rouges comme sa fille.

Pendant qu’il faisait le tour de la pièce, Encéra but et mangea un gâteau, qu’elle trouva délicieux ; et l’espace d’un instant voulut mettre les autres dans son sac pour la suite du voyage, mais s’abstint. Filse réapparut et les convia à le suivre. Ils montèrent l’escalier qui faisait face à la porte d’entrée de la demeure pour atteindre le premier étage. Il y avait cinq portes de bois, ouvragées. Encéra se souvint où était sa chambre et celle de ces parents. Par hasard, le majordome lui indiqua que la sienne était celle à gauche de l’escalier ; ce qui était effectivement le cas.

— Je m’en suis douté. Les jouets d’enfant restés à l’abandon m’ont mis la puce à l’oreille, confia Filse dans un sourire mutin.

Mekko avait obtenu un lit de fortune qui se trouvait dans un petit bureau à droite. À côté, le cabinet d’eau puis en face d’eux, la porte qui menait aux appartements du propriétaire des lieux. Le domestique leur souhaita une bonne installation et leur indiqua qu’ils mangeraient deux heures plus tard, lorsque le père rentrerait. Mekko visita sa chambre, Encéra l’accompagna. Elle se tint contre l’encadrement de la porte, le regard dans le vague. Le jeune homme observa chaque couverture de livre et, même s’il déchiffrait lentement les symboles dessus, reconnut le livre dont lui parlait souvent son amie. Il l’ouvrit et découvrit les gravures et les peintures des contrées lointaines qu’ils devaient aller voir. Son cœur se serra. Voyant ces paysages, cascades, plaines immenses, montagnes enneigées, déserts énigmatiques, forêts luxuriantes, le petit enfant qui l’habitait le poussait à y aller et l’adulte présent s’y refusait, invoquant la dangerosité d’un tel voyage.

Encéra se retira et le laissa feuilleter le livre. Elle se dirigea vers son ancienne chambre, mais bifurqua vers celle de son père sur un coup de tête. Elle hésita quelques secondes avant de tourner la poignée et d’entrer.

La pièce était plongée dans une semi-obscurité. Ses yeux s’habituèrent rapidement et elle retrouva ses souvenirs par la même occasion. L’agencement des meubles et ceux-ci n’avaient pas changé d’un iota, le même lit à baldaquin, la même armoire massive de bois sombre, la même coiffeuse appartenant à sa mère. Le temps s’était figé dans cette chambre et elle redevint pour quelques instants une petite fille. Elle s’approcha de la commode où étaient posées quelques babioles ; d’anciennes affaires de toilette de sa mère, un parfum, une poche de poudre, un crayon de cendre. Délicatement, elle les prit un à un et les observa. Elle qui les avait tant désirés dans son enfance pouvait maintenant les prendre à volonté.

Puis elle se retourna et remarqua dans le coin, identique à l’époque, le vieux girato de sa mère. Elle avança vers le vieil instrument de musique à corde et le caressa. Les larmes jaillirent ; elle aurait voulu réentendre les mélodies que sa mère faisait évoluées dans l’air grâce à cet instrument. Elle aurait voulu revoir sa mère. Elle lui manquait terriblement. Jamais sa blessure ne pourrait guérir, le temps n’effacerait en rien son chagrin. Elle remarqua alors la tristesse de la pièce. Rien n’avait bougé, comme si son père espérait un jour son retour et pour la rassurer avait tout laissé en l’état. Ils étaient pareils, plongés tous deux dans l’attente et les larmes d’une disparue trop tôt. Mekko frappa à la porte. Elle essuya d’un revers de manche ses larmes et lui sourit dans le noir.

— On aura qu’à partir quand le majordome aura l’dos tourné.

— Oui ! Nous ferons ça ! murmura-t-elle en retour.

Encéra fut ravie d’entendre que son ami et elle n’auraient pas à se chamailler pour ce qui était de la suite de leur aventure. Elle regretta alors de n’avoir pas mis les gâteaux de Filse dans son sac.

— Au fait, j’ai dû recevoir le paquet que j’ai envoyé il y a plusieurs semaines. Je vais voir en bas.

— D’cord. J’vais me reposer sur l’lit.

Elle descendit les marches. La moquette lie de vin était si moelleuse qu’elle ne fit aucun bruit de pas. A sa gauche se trouvait le salon où ils avaient pris le goûter. Elle passa la tête, mais ne vit personne. Un peu renfoncée était la salle de réception où trônait une grande table à la forme ni rectangulaire ni ronde. De là, on pouvait prendre l’escalier extérieur qui menait au petit jardin intérieur. Le jardin était très bien entretenu comme dans son enfance. Elle se souvint y avoir passé des après-midi entiers à observer les petits insectes qui grouillaient pendant que sa mère s’occupait des finances des bureaucrates du secteur, elle qui avait toujours aimé compter. Encéra se souvint de l’amour que sa mère vouait aux chiffres et aux nombres, une passion qu’elles n’avaient jamais partagée. Lorsqu’elle était tombée malade, sa mère avait abandonné son travail de comptable pour écrire une thèse mêlant mathématique et religion, qui ne fut jamais terminée. Elle jeta un œil dans le jardinet, mais Filse n’y était pas. Elle rebroussa chemin et alla en face, dans les cuisines.

Un bruit d’ustensile choqué entre eux se fit entendre derrière la porte entrouverte. Encéra toqua, mais on ne répondit pas. Elle poussa le battant et vit le majordome, penché sur une table de bois massif, préparant une omelette, à la vue des coquilles d’œufs brisés non loin de lui.

— Excusez moi ?

— Oui, jeune demoiselle, répondit-il aimablement sans s’arrêter de battre les oeufs.

— J’aimerais savoir si j’avais reçu une lettre.

Il se redressa de toute sa taille et fronça les sourcils. Le haut de son crâne se plissa en une multitude de petites vagues de peau.

— Oui, je crois bien. Je me suis demandé ce matin si je ne rêvais pas. J’ai mis le courrier sur le bureau de votre père. Vous devriez l’y trouver.

— Merci !

Elle tourna les talons rapidement et remonta deux à deux au premier étage. Elle pénétra doucement, sans faire de bruit, dans la pièce où dormait Mekko. Il s’était tourné vers le mur. Son souffle était régulier. La jeune fille marcha à pas de loup jusqu’au bureau et inspecta la surface boisée. Son paquet s’y trouvait. Elle l’attrapa et s’en fut avec. Elle s’enferma dans sa chambre et décacheta l’enveloppe qu’elle avait elle-même soudée il y a plusieurs jours maintenant. Son argent s’y trouvait ; une bourse pleine de pièces d’argent et d’or. Les sous que son père lui avait donnés régulièrement, pour pallier son absence. Lui qui ne voulait pas qu’elle parte, avait lui-même participé à ça. Cela la fit sourire.

 

Deux heures plus tard, la porte de l’entrée claqua. Le père était rentré. Les deux jeunes se présentèrent au salon. L’homme se déshabillait de sa veste, aidé par son valet. Il leur présenta la table de forme incongrue dans l’autre pièce et ils s’y installèrent tous. Filse leur apporta de la soupe orangée, dont il versa à chacun une bonne louche. Personne ne parla lorsqu’ils avalèrent le liquide. Encéra trempait des morceaux de pains frais dans la mixture, son père leva un sourcil, surpris de cette façon de faire. Mekko, lui qui n’était pas habitué à souper dans une si belle vaisselle, eut du mal à commencer, observant les deux autres convives pour en imiter un. Il choisit le père, étant dans sa demeure, ce fut plus sage. Il plongea alors sa cuillère, plus creuse, dans le potage et avala le tout en essayant de ne pas produire les bruits de succion que ses parents auraient faits.

Une fois la soupe terminée, l’omelette aux herbes fut posée sur la table et servie en parts égales.

— Tu as réfléchi à ma proposition, ma fille ?

Elle se concentra d’un air buté sur son plat et ne répondit pas.

— Tu as toujours cette tête d’entêtée, ça ne changera donc pas. Ne crois pas que je ne te connaisse pas, ma fille.

Le repas se termina calmement. Le père posa des questions à Mekko, puisqu’il ne pouvait décrocher un mot de sa propre fille, sur ses parents, sa vie à la ferme, comment il voyait le futur. Celui-ci répondit avec autant d’assurance qu’il put sur les sujets qui le concernaient réellement. Le père se retira dans ses appartements lorsqu’ils eurent dévoré leurs desserts. Les deux jeunes restèrent au salon avec une boisson aux herbes pour terminer le repas. Filse se joignit à eux pour bavarder. Ils discutèrent de la vie sur Ymoh et à Méki-Méno. Le majordome ne connaissait pas cette ville, il n’avait vécu qu’à Balbog. La jeune fille l’interrogea :

— Vous ne regrettez pas de ne pas avoir voyagé ?

— Non, pas vraiment. Je n’ai pas l’âme d’un aventurier et puis il y a d’autres moyens de voyager, en restant chez soi.

Il était ravi de travailler pour le conseiller. Le travail ne manquait pas et il le traitait bien. Il aimait beaucoup la maison et s’en occuper.

— Je suis un homme d’intérieur en fin de compte, conclut-il dans un souffle. Je suis heureux d’avoir pu rencontrer votre père, il m’a beaucoup aidé, vous savez. Je ne suis… enfin, j’ai beaucoup changé depuis que je connais votre père. C’est un homme bon et loyal. J’espère que vous ne lui tenez pas grief de vouloir vous savoir en sécurité, Mademoiselle.

— Je ne suis plus une enfant après tout.

— Peu de parents s’en rendent compte, pouffa l’homme de main.

Il leur souhaita bonne nuit et se retira dans sa modeste chambre derrière la cuisine. Encéra et Mekko montèrent se coucher eux aussi. La jeune fille retrouva son ancien lit et s’assoupit insouciante comme lorsqu’elle était petite.

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